Pour une langue véritablement internationale

Président du Centre culturel espéranto de Strasbourg et représentant de l'Association mondiale d'espéranto auprès du Conseil de l'Europe, Gilbert Stammbach (*) se livre ici à une analyse des problèmes que poserait le « tout anglais » en mettant en avant une autre solution, plus « démocratique », celle de la langue internationale espéranto.
« Le rapport Thélot propose de rendre l'anglais obligatoire dès le CE2, au même titre que les maths et le français pour rattraper le retard de nos élèves dans la langue de Shakespeare. D'apparence louable, une telle décision -l’anglais pour tous- n'est pourtant pas de nature à préserver la diversité linguistique. Une fois de plus, ne risquons-nous pas de faire l'économie, dans une Europe de plus en plus élargie, d'un vrai débat pourtant fondamental sur la question de la communication internationale ?
La diversité, une richesse
D'emblée et sans détour, affirmons que la diversité linguistique est une richesse de l'humanité, mémoire collective des peuples, qu'il convient de protéger au même titre que nos différences culturelles. Aujourd'hui nous recensons 6 800 langues. Mais combien subsisteront dans un siècle, alors qu'il en disparaît une tous les quinze jours ? La plupart des langues indigènes de l'Europe ont déjà été décimées... Le breton, le basque, l'alsacien tentent de résister, mais pour combien de temps encore ? Néanmoins, le problème de la communication internationale se pose bel et bien et est loin d'être réglé. L'Union européenne essaie de faire coexister, avec beaucoup de mal, 20 langues, toutes égales en théorie. Dès 1993, Bernard Cassen, agrégé d'anglais et directeur du Monde Diplomatique, disait fort justement : « La question linguistique ne fait pas l'objet de grands débats dans les instances communautaires, pourtant elle constitue sans doute l'une des bombes à retardement les plus dangereuses pour la construction européenne. Ce qui était valable à 6, 9, voire 12 devient véritablement un casse-tête au-delà ».
L'anglais, fausse solution
Pourquoi pas, alors, une seule langue internationale commune et pourquoi pas justement l'anglais ? Pour une raison très simple, l'anglais n'est pas une langue internationale. C'est avant tout une langue nationale issue essentiellement des pays anglo-saxons. Et une langue véritablement internationale, avec une égalité d'accès à tous, ne peut être celle d'un pays ou d'un groupe de pays.
Utilisé aujourd'hui dans de nombreux domaines, l'anglais privilégie de façon évidente ses locuteurs et donne une visibilité accrue à leurs valeurs, cultures et représentations du monde. On imagine aisément l'avantage que les anglophones peuvent en tirer sans avoir à y consacrer des années d'apprentissage. Est-ce là le respect des principes d'égalité des chances et de démocratie quand 10 % de l'humanité imposent leur langue aux 90% restants ? Au XVIIe siècle déjà, Descartes insistait sur la nécessité d'une langue auxiliaire commune et neutre, suivi en cela par Montesquieu, Voltaire et tant d'autres. Depuis, plus de cent projets de langues nouvelles ont proposé des solutions avec plus ou moins de pertinence.
L'espéranto, utopie tout à fait réaliste
L'espéranto est le seul projet à être devenu une véritable langue vivante par ses racines et ses règles puisées au sein de diverses langues ethniques. C'est ainsi réellement un prolongement d'un héritage linguistique millénaire. Riche de sa culture et de son histoire plus que centenaires, l'espéranto permet une expression nuancée de la pensée, une construction logique, une grammaire précise et sans exception. A niveau de connaissance égal, il s'acquiert 10 fois plus vite que l'anglais et facilite, en outre, l'apprentissage d'autres langues grâce à ses qualités propédeutiques.
J'ai eu l'occasion de participer à mon premier congrès international d'espéranto, en Allemagne, 15 mois après avoir commencé à apprendre cette langue. Je me souviens de mon étonnement quand, lors d'une discussion animée avec des ressortissants de pays très divers, j'étais bien plus à l'aise en utilisant cette vraie langue internationale que celle de Goethe que j'avais pourtant étudiée durant plus de huit ans et pratiquée à de nombreuses reprises. Par deux résolutions déjà, en 1954 et en 1985, l'Unesco a reconnu son intérêt. En avril 2004, 43% de parlementaires européens présents ont appuyé la proposition d'amendement « Dell'Alba » visant à tester la « solution espéranto ». Certains pays ont fait des choix plus courageux que la France : la Hongrie reconnaît l'espéranto comme épreuve au baccalauréat et l'enseigne dans ses universités. Ne serait-il pas temps d'expérimenter réellement cette solution, de la proposer au moins comme langue pivot dans les instances européennes, avant, à terme, de la reconnaître comme deuxième ou troisième langue permettant de se comprendre réellement et facilement par delà les frontières linguistiques ?
L'utilisation de l'espéranto ouvre dès aujourd'hui de larges portes : plusieurs dizaines de milliers de livres, des rencontres multiples et sans interprètes, Internet, un réseau d'accueil et de contacts dans le monde entier sont autant de sésames offrant une autre idée de la fraternité entre les peuples. »
G. S.

(*) Contact espéranto : M. Gilbert Stammbach, au 06.87.40.01.16

.Dernières Nouvelles D'alsace, Vendredi 19 Novembre 2004.
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